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13 novembre 2007 2 13 /11 /novembre /2007 21:30
Porte-Sidi-Ali-Ben-Hamdouche2-copie-9.jpg 

Ce jour là c’était un vendredi. Les empreintes d’une mémoire jadis en argile fraîche balbutiaient encore sur mes lèvres les moments de vie à la médina. Mes yeux emplis sans le vouloir du visible ordinaire, devenaient soudain perméables à la beauté de ces lieux. L’humidité des sentiers passait au travers de mes souliers pour alléger mes pas, mon regard était fixé sur ces murs fatigués par tant d’histoire et sur ces maisons tellement proches l’une de l’autre que le soleil a finit par les répudiées.   

 

Mais il était un peu tard, le muezzin annonçait déjà la prière du crépuscule et Tanger s’apprêtait à nous dévoiler ses yeux de jais. Les ruelles n’étaient pas encore silencieuses et la lumière somnolente des réverbères à peine éclairait les hommes et femmes qui s’affairaient à leurs derniers besoins quotidiens.

 

Je m’apprêtais moi aussi à prendre congé de la médina et m’étais engager dans la rue Gzenaya lorsque une musique cadencé et ancestrale m’attira vers l’alcôve des chants. Je me suis approché alors d’un pas léger vers cette porte déjà ouverte ornée de gros clous et d’un heurtoir en anneau de fer, elle était d’un vert éclatant qui cachait mal les fêlures du temps et la vermoulure du bois. Quelques femmes et enfants sérés comme une botte de foin regardaient à l’intérieur de ce qui semblait être un grand patio, où mon attention flottait déjà creusant l’espace pour m’imprégner de l’ambiance des lieux. Ma curiosité de savoir ce que c’était cet endroit fût rapidement assouvie par l’un des rares hommes qui s’y trouvait : j’étais au seuil de la confrérie des hmadchas, une zaouïa dans notre langage courant où les adeptes se prêtent à des animations mystico-religieuse, pratiquent l’ascèse individuelle en chantant des psalmodies selon l’enseignement  du fondateur de la confrérie Sidi Ali Ben Hamdouche. Un saint homme qui vécu au 17ème siècle sous le règne du souverain marocain Moulay Ismail.

 

Le dialecte étrange de la musique et l’odeur chaude de l’encens qui habillait l’atmosphère donnaient la mesure à mes pensées et m’appelaient à tremper dans l’ambiance comme un morceau de pain blanc qui tombe dans un  ragoût. J’ai décidé alors de franchir le seuil pour communier avec ce rituel. Pendant que je descendais les marches d’escaliers, le bruit des ruelles se distançait de moi comme le sifflement d’un train qui s’éloignait, la tiédeur du dedans se substituait doucement à l’air frais du dehors. Puis la dernière marche fût comme le cliquettement d’une clé dans une serrure, J’étais pris dans les remparts d’un temps lointain qui s’apprêtait à disposer de mon devenir, pour y produire le  vécu d’une graine des champs emportée par le vent.

 

Intimidé par ce lieu inhabituel je me mis à traverser, les pieds déchaussés et un peu perdu,  cette natte usée parsemer de femmes voilées.

 

Une place clémente accueillit mon corps affaissé par la densité de l’air, où mon épaule fût à peine éloignée d’un joueur de hautbois assis en tailleur sur une peau de mouton. En musicien averti, il portait déjà à ses lèvres lourdes la languette en roseau de son instrument pour l’humidifier de sa salive et créer de temps à autre, au passage de son souffle, une vibration claire et nasillarde. Ses amis compositeurs chauffaient patiemment sur un brasero la peau d’animal de leurs petits et grands tambourin. Ensemble ils attendaient sous le regard assoupi des visiteurs le signe du maître de cérémonie. L’homme n’avait pas un visage neutre, il était habillé d’une djellaba blanche à rayures jaune, un jaune lunaire qui a éclairé le chemin de ceux qui sont venus jusqu’à la zaouïa, un sentier plein de tourment et de passions perdus. Il embrasait une poignée d’herbe morte et mystérieuse dans son kanoun dont le crépitement prémonitoire annonçait pour bientôt le déchaînement des corps enclavés par l’émotion et la peine.

 

A travers la multitude des présents, des femmes en procession allumaient une bougie puis, mêlant de multiples syllabes aux arômes mystiques de l’air, la déposait au milieu d’une alcôve. Leurs silhouettes s’entrecroisaient sur les murs dont les couleurs arabesques s’efforçaient en vain à éveiller les regards voilés par l’arbitraire et que la raison allait bientôt quitter. D’autres femmes, le visage défait par une épreuve récente de la vie, empoignaient les pates d’une volaille aux plumages noirs, une couleur inconsciente appartenant à l’autre côté du monde plein de pouvoir et d’inconnu.  Elles attendaient la levée d’une tenture  pour entrer dans une pièce où la vie ne revient pas aux offrandes.

 

 A peine avais-je commencé à chercher dans les regards un visage avenant, qu’un roulement de tambourin chauffé par le son nasillard du hautbois fendit le silence comme un éclair lézardant  le ciel. Le claquement sec des doigts sur la peau des tambourins et le souffle des musiciens me rappela avec étrangeté le flanc des montagnes du Rif, les sentiers tracés par le passage des hommes et des muletiers, les couleurs cendrées des eucalyptus, les hivers sans tendresses attisés par les vents. Quand la musique devint plus rythmée, ses vibrations commencèrent à se blottir contre le torse des présents. En tête de bélier elles voulaient faire céder cette étrange forteresse qui gardait les âmes crédules, s’efforçaient à enjamber les esprits pour prendre possession de leurs substances, palpaient les personnes émues dépositaire de leurs mélodie pour déloger, avec un pouvoir enivrant, des recoins cachés et sombres de leurs corps, les djinns qui les auraient peut être habités. Soudain, prise de convulsions spasmodique, une femme poussa un cri strident, d’autres furent arrachés de leurs séant pour aller encensé leur corps au milieu de la zaouïa, leurs cheveux d'ébène prenaient de plus en plus de volume et voltigeaient dans les airs. La mort vécue dans l’âme elles ondulaient  dans l’espace exprimant leur désir triste et sombre de chasser les injures de la vie. Les plus éveillées d’entre elles pénétrèrent dans le plateau pour les aidés à se ressaisir mettant au dessus de leurs hanches des ceintures en tissu blanc. Pendant ce temps, le maître de cérémonie, en connivence avec ses acolytes musiciens, les sens ouverts aux milles frémissements, engageait un périple étudié, son geste était sensuel, son mouvement coloré, et ses paroles incantatoires  bien mesurées. Un lègue de plusieurs années d’expériences qui donne aux partisans de la confrérie l’illusion qu’ils allaient bientôt échappé aux revers des temps.

 

Quand la musique s’arrêtât brusquement, les femmes s’écroulèrent comme si le sang avait gelé  dans leurs veines. Puis, à leurs côtés, les plus proches ce sont agenouillés  pour raffiner leur souffrance et leur malheur.

 


Epilogue

 

Moi  j’étais là, j’observais. Les sensations que j’ai éprouvé alors n’étaient pas angoissante ni assurément agréables et bien que je n’aie aucune notion des principes fondateurs de cette confrérie, je sentais autour de moi un pouvoir dont l’essence était plus étendue que son enseignement et qui disposait les croyants, confinés dans l’ignorance et l’égarement, à transcender leur religion véritable.

Je me suis senti aussi comme cet étranger qui venait d’ailleurs, celui dont l’origine n’était pas si sûre et qui regardait avec tolérance cet événement comme une curiosité culturelle.

Je me demandais quel rapport avais-je avec ces gens alors que nous étions en commun un grand peuple. Je ne crois peut être pas à ce genre de manifestation qui caractérise une frange de notre société mais je me demande, bien que l’abord soit différent, si leurs attitude n’est pas aussi semblable par exemple à celle de ce banquier qui, à côté de sa rigueur et son approche méthodique, consulte en temps de repos son horoscope. Il m’est donc bien évident de dire que chacun de nous croit bien à quelque chose et si par distinction nous cherchons à être dissemblable nous ne pouvons nous empêcher de croire à nos pensées. Y-a-t-il donc plusieurs formes que peut prendre la croyance ? Oui certainement et la mienne n’a jamais dépassé en tous cas la certitude sensible, elle ne tient pas son origine d’une vérité révélée par les textes ni d’un engagement envers une quelconque doctrine, ma croyance vient  d’opinions flottantes et mal assurées qui s’érigent au fur et à mesure de l’expérience en conviction fondée.

 

A chacun sa propre Zaouïa.

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Texte Libre



Ces écrits sont nés d'un besoin pressant d'aller vers l'autre, de fondre dans un creuset qu'est ce support des éléments épars exprimant une certaine singularité.

Mais l'homme a vite fait de montrer sa joie une fois il est dans la lumière alors que les vrais auteurs, sans qu'il ne s'en aperçoive, sont dans l'ombre.

Ces écrits ne sont donc que l'expression harmonieuse d'innombrables acteurs proches ou lointains qui ont peuplé mon esprit et qui maintenant revendiquent la liberté à leurs créations.

Je passe mes journées à mutiler mes cigares à décapiter leurs têtes à allumer leurs pieds à déguster leurs tripes, mais l'écriture n'est-elle pas une vertueuse souffrance qui s'ingénue avec bonheur à vous faire oublier votre égo à décliner le constat social et à créer en vous le désir de dissimilitude?

Notre société a circoncis les hommes dans leurs corps, le fera-t-elle pour le prépuce de leurs coeurs et de leurs ambitions?

La vitole bleue dédie ses thèmes à la ville de Tanger, ma terre ma nourricière, au cigare ce plaisir perle des dieux fait par les mains des hommes, et enfin à mes écrits vérités sur mes parures qui donneront je l'espère suffisamment de plaisir aux lecteurs.
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Mais qu'est-ce qu'il veut?
Tanger 2010
 

Comment se fait-il qu’un homme quinquagénaire simple et ordinaire, père de deux enfants et œuvrant dans le secteur bancaire tombe, sans suffisance aucune, dans le chaudron d’Epicure ?

A vrai dire j’essaie de ressembler à ma mémoire, c’est une conteuse passionnée, qui m’a tatoué le cœur par le premier clapé de sa langue sur le palais pour me raconter le plaisir du cigare, et la première lueur blanche de Tanger sans laquelle tous mes devoirs envers mes plaisirs ne seraient qu'un amour futile.  

 

 
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