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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 20:25

  Mon ami Tarik au café Rif (2)

Mon ami Tarik au café de la cinémathèque Rif 2010

 

J’ai connu cet homme, chétif comme un miroir, étrange comme un logis sans mémoire, il se plaisait à dire qu’il n’était cohérent que lorsqu’il demandait son chemin. Me voilà donc bien averti. Sa démarche raide sans être hautaine lui donnait dans sa blancheur, l’aspect d’une asperge longtemps mûrie dans les profondeurs du sol. Il semble diviniser le mépris à l’égard des moines cybermarketeurs vivant en communauté. Ces cénobites, comme il aime à les appeler, sont des poux qui vous rongent le cuir chevelu de dedans en usant de leurs principes civilisateurs s’acharnant à ce que vous n’ayez point de promiscuité avec la contrainte pour que vous n’élaboriez jamais vos moyens de résistance, rester brancher, liberté velléité impéritie c’est leurs devise tout cela ! Ils veulent savoir tout de toi, te mettre à nu, et lui la nudité il en a horreur, car voyez vous me dit il, moi j’ai des complexes et croyez moi c’est bon un complexe ça donne plus d’humanité à ton sujet, une bonne intrigue sincère et moins affectée.   Et quoi encore lui répondis-je, chacun fait le choix de la vie factieuse qu’il désir et la peuple d’acteurs espiègles à sa mesure  prêts à vous jeter dans les rimes les plus insensées.

 

Son opium à lui c’était de sortir quand tout est fermé, lorsque la nuit avait définitivement vomi les insomniaques, desservi le relent de bière des yeux obèses et grivois. Il aimait à sentir alors ce silence, ce veston noir qui sied à la nuit pourvoyeuse de sa lumière. Quand il s’approche de la mer il devient matelot mutin qui ne veut plus repartir. Y a-t-il quelque chose à l’horizon qui ne soit pas encore ici ? Me dit- il. Je ne réponds pas et demeure silencieux. Ses yeux restaient alors à quai pour se goinfrer des collines  et du seuil de la mer.

 

Le roucoulement des galets, sous les franges claires des eaux azurées, le plongeait dans une sorte de syncope ondoyante. Son calme soudain m’étonna mais je me dissuadais de l’en ramener. Il aime à être fugitif dans la ville aux versants colorés d’exode. Je sais qu’il avait décidé il y a longtemps de partir en faisant le choix de rester. Son amour pour sa terre était profondément ancré dans son âme. Il y a des lieux d’où on ne part jamais, des traces géographiques damnées par le recommencement.

 

Les pieds mêlés à l’écriture marine, il chevauchait déjà les chemins de traverse qui mènent au confident horizon là où vitupèrent les poètes et les voyageurs chamarrés de mythes. Il était l’hôte du moment, l’instant où la  pierre repose sur la pierre, diaprée par le reflet d’un rire de lumière. Quand il revint à lui, il jeta par la seule force de son être tout son orgueil et du revers de la main fit signe aux vagues de s’éloigner puis, à chaque retrait de la mer il se baissait, les mains appuyées sur ses genoux pour déchiffrer, tel un géomancien, l’inscription des vaguelettes de sable sculptées par les marées.

 

Les gens de la ville le prenaient souvent pour un fou ordonné par un esprit insulaire.  Lorsqu’il sentait les regards peser sur lui il allait allègrement vers les curieux pour leurs demander s’ils savaient pourquoi les pierres n’avaient pas de foie ni d’intestin, ou parfois même criait après eux « allez, ouste ! Gratteurs de tain !! ».  Aussi faut il admettre qu’il n’a jamais fait quoi que ce soit pour ménager sa réputation depuis que l’Imam de sa paroisse s’en est bien occupé. En séance plénière d’un jour de grande affluence à la mosquée, il a fait passé à l’Imam un mot écrit sur une page sacrée « Votre Etre suprême est mort. Tout ce qui est touché par la possession  des hommes est voué tôt ou tard à disparaître». Son affront n’eut d’égal qu’un menaçant murmure de sirocco s’élevant sur les visages escarpés, un précipice terrible  s’annonçait, une buée rouge vermeil auréolait les regards, les coeurs étaient alors chargés de poudre dont  l’odeur âcre flottait déjà autour des têtes capuchonnées  qui attendaient un seul geste des barbes drues pour mettre le feu à la mèche et fustiger l’égaré. Mais l’Imam n’eut que ses lèvres pour se préserver du blasphème et appela la communauté à en faire autant puis se retourna vers notre ami et lui dit « mon fils, allez refaire vos ablutions et demander pardon à Dieu pour votre offense ». Il se mit debout, et sous le regard inquisiteur de l’assistance répondit « Non ! J’irai au môle là où les lames de l’hypocrisie sont brisées. Autour de moi je ne vois que des cœurs attendus, travestis par les peurs et la culpabilité, les bouches sont insipides par un pain sans sel et moi de ce pain je n’en mange jamais. Continuez à tresser vos croyances infidèles, vous êtes tous autant que moi des perturbateurs mais à la différence près que vous, vous êtes des perturbateurs insoupçonnés car réglés sur la même aporie que celle de vos congénères, aux mêmes signaux régissant la morale de votre société. Certes j’habite au même dojo que vous, mais je ne suis pas dupe, j’ai les clés du portail et j’en sors quand je veux, mieux que les guignols de vos rois je suis. Alors, je préfère arborer l’étiquette de mécréant que de me conformer à vos vertus. ». Il a parlé comme une gifle et ne lui manquait qu’un calicot de manifestant. Pourtant le ton de sa voix exprimait la force de ses mots, il était sincère, et pensait que l’homme crédule était un dormeur qui dormait dans le corps d’un autre dormeur comme des poupées russes se résignant à se déboîter faisant perdre ainsi à chacun sa singularité. Voyant les fidèles médusés par son absence totale de crainte à s’exprimer sur un tel sujet il continua « L’homme primitif et celui du moyen age, ont vécu moins heureux que nous, des être qui ont assuré leur subsistance dans une indigence remarquable et étaient loin, très loin de se douter que l’homme arriverait un jour à domestiquer les énergies telluriques et créer des remèdes curatif à ses maux. Pourtant l’humanité dans son entièreté a traversé les siècles sous la même voûte céleste, est-ce que le Dieu d’alors s’est dérobé aux prières des hommes, ne préférant pas jouer au garde malade dans un asile pour impotent ? Est-ce que Dieu s’est manifesté seulement lors de la découverte de la transfusion sanguine, des vaccins et des antibiotiques pour spolier la découverte des hommes? N’y a-t-il finalement rien de nous même dans cette existence, ou préférons-nous croire à l’invisible, ce visible niais, pour mieux nous accommoder de nos souffrances ? » La mine dévote des croyants était barbouillée par cet apostat funeste, les pommettes resserraient les paupières, les fronts dégoulinaient, presque un étau au centre du visage contenant à peine le flottement incrédule des pupilles dans un blanc d’yeux  maculés de menstrues : expulsez le faustien ! Découpez en mille morceaux l’apostasié ! Rangées pieuses soudain tranchées de soldats de Dieu, giclées intense de voix vernaculaires soufflant l’aigrette de pissenlit. C’est dans un pogrom que notre ami s’est ouvert le passage pour sortir de la maison de Dieu et du cœur de ses acolytes, chassé vers le rythme citadin, cet amour vénal où il arrive, gorge invoisée, à la terre de ses châtiments puis, dans un coin ombragé par une arcade, comme Ovide s’assit et pleura.

 

Dans sa retraite, les murs mal rasés s’incurvaient sans rides, trempaient leurs sourires dans l’humidité des venelles, accusaient la secousse brusque d’une porte bénissant l’épopée d’un enfant aux yeux châtaigne. De quelques encoignures, montaient des voix avachies de vice appelant la jouvence d’une  caresse furtive, halètements au seuil des lobes et parfums de poivre sous une langoureuse racine méditerranéenne. Une  trace laiteuse habillait le silence en tissu blanc écru ressemblant à la premiere aurore qui, dans l’attente du retour des hommes du quai, des filles des usines, des éventaires amovibles de marchand fuyard,  gommait peu à peu la différence entre les hommes et absorbait dans son réceptacle monacal le soliloque furibond de notre ami à l’égard des godemichés au qamis blanc.

 

Les pancartes étaient désormais affichées dans les esprits : attention homme tragique à ne pas fréquenter, tendance à regarder les problèmes de très près, inclination au pessimisme. Ne lui parlez pas, restez cloîtré chez vous et mettez à portée de main votre raboteur qui rend lisse et connaissable la quotidienneté des jours. Il va vous dire qu’entre chaque instant anodin de la vie germe un soubresaut de surréalisme coloré de spectres inaudibles, que quelque chose alors vous échappe, ne vous prêtez pas à son jeu, restez dans le cadre totalitaire de la chose apprise et du légué. Sa feuille automnale et légère aux racines insidieuses et puissantes, réclamera le bois arraché aux forêt, éclatera les meubles de votre logis, éloignez votre attention de son lierre et de son humus car il couvre les visages des innocents comme le duvet  de vos enfants, fera de vos évidences d’alors des lieux d’énigmes squattés par le départ retour dans un décor révolté. Si par malheur acquis vous êtes à sa cause il vous parlera de son métier d’artiste tisonnier, la tige remuant la braise vous ne sauriez plus si le feu est bon ou mauvais, s’il est destructeur ou rénovateur, s’il éclaire le paradis ou brûle en enfer, vous regarderez et toute votre vie alors sera portée en un instant à son terme.

 

Si jamais vous rencontrez mon ami sur une terrasse de café et vous le voyez comme vous et moi tartiner son pain ou boire son café ne considérez  pas alors qui l’est l’un des nôtres, c’est vouloir se saisir d’un esprit ajourné que de croire à sa présence car il y a longtemps qu’il a casseé son guindeau pour n’accoster nulle part sauf peut être au gît des calanques là où réside un étrange ordinaire inaccoutumé.

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Texte Libre



Ces écrits sont nés d'un besoin pressant d'aller vers l'autre, de fondre dans un creuset qu'est ce support des éléments épars exprimant une certaine singularité.

Mais l'homme a vite fait de montrer sa joie une fois il est dans la lumière alors que les vrais auteurs, sans qu'il ne s'en aperçoive, sont dans l'ombre.

Ces écrits ne sont donc que l'expression harmonieuse d'innombrables acteurs proches ou lointains qui ont peuplé mon esprit et qui maintenant revendiquent la liberté à leurs créations.

Je passe mes journées à mutiler mes cigares à décapiter leurs têtes à allumer leurs pieds à déguster leurs tripes, mais l'écriture n'est-elle pas une vertueuse souffrance qui s'ingénue avec bonheur à vous faire oublier votre égo à décliner le constat social et à créer en vous le désir de dissimilitude?

Notre société a circoncis les hommes dans leurs corps, le fera-t-elle pour le prépuce de leurs coeurs et de leurs ambitions?

La vitole bleue dédie ses thèmes à la ville de Tanger, ma terre ma nourricière, au cigare ce plaisir perle des dieux fait par les mains des hommes, et enfin à mes écrits vérités sur mes parures qui donneront je l'espère suffisamment de plaisir aux lecteurs.
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Qui c'est celui là?
Mais qu'est-ce qu'il veut?
Tanger 2010
 

Comment se fait-il qu’un homme quinquagénaire simple et ordinaire, père de deux enfants et œuvrant dans le secteur bancaire tombe, sans suffisance aucune, dans le chaudron d’Epicure ?

A vrai dire j’essaie de ressembler à ma mémoire, c’est une conteuse passionnée, qui m’a tatoué le cœur par le premier clapé de sa langue sur le palais pour me raconter le plaisir du cigare, et la première lueur blanche de Tanger sans laquelle tous mes devoirs envers mes plaisirs ne seraient qu'un amour futile.  

 

 
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Porsche 356 1300 coupé 1951
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Porsche 356 châssis 356.001
Porsche Carrera 911



 
 

  

 

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D'hércule et d'héraclès
Blanche est ma ville
Brun est mon humidor

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