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7 février 2022 1 07 /02 /février /2022 19:04

 

Cette photo je l’ai prise à Amtoudi (140 km de Tafraout). C’est un village qui se trouve sur le flanc sud-ouest de la chaîne montagneuse de l’Anti-Atlas, tapi dans la profondeur des gorges. Les habitants sont berbères, des Id Aissa. Bien que rarement citée par l’histoire du pays, cette localité est célèbre par ses impressionnants greniers, des Agadirs comme  il est coutume de les nommer, parmi les plus importants du Maroc.

La nuit, par la force de l’écho, emprisonné entre les parois verticales et spectaculaire de la montagne, le croassement des crapauds venaient à nous comme le son de quelques animaux d’une période géologique disparue.

Mais pourquoi cette photo ! Car des plus lointaines contrées que j’ai visitées, la nature a toujours porté l’empreinte des êtres humains. Dans le cas présent Le Culte.

Une nature vierge, seule a toujours dérangé, effrayé les Hommes, son espace et son immobilité les terrifie ! S’empressent alors à vouloir l’animer, à l’inonder de signes et de totem pour la ployer à leur volonté.

 

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Longtemps nous avons habité la médina chez mes grands-parents. Dar Baroud, lieu abritant notre demeure, fait partie des cinq quartiers formant cette enclave, un dédale de ruelles et d’impasses, un lieu d’oralité et de conte, de cris des mouettes et de cornes de brume des bateaux, de voix avachies par le vent de l’est.

Soufflée par le courant des mers, une atmosphère vivante franchissait chaque jour les remparts pour venir ramollir nos corps et attendrir nos regards. Non loin de notre logis, un Café maure “Makina”, quelques quidams autour d’une table en bois, les lèvres humides à l’embout des Sebsis, les yeux fardés d’espoir lorgnaient tantôt le fond des verres qui contenaient suffisamment de thé pour noyer le désœuvrement et abjurer le malheur tantôt les cimes ibériques pour donner corps à leurs attentes.

Chaque fois que je franchis le passage pour aller à la rencontre de ce corps social, un sentiment doux de ne pas en être exclu émerge en moi. Un silence fortuné, opulent, assoupissait mes pas. On aurait dit que les habitants de ces lieux passaient leur temps à se recueillir, à lire le roman de leur vie à la mer, à se remémorer un fragment de souvenir raconté par le roucoulement des galets et des pierres. Il faut dire que cet espace traditionnel, affranchi de toute instance urbanistique, est presque un lieu privé, on venait que si on y résidait ou quelque affaires nous appelaient à y chercher un familier. C’était les maisons qui, au fur et à mesure de leurs sorties de terre, créaient, traçaient les passages de ruelle en venelle. Les habitations comme les fissurelles de la méditerranée sont incrustées dans la roche puis soudées côte à côte, torsadées, chevauchent quasiment les unes sur les autres, agrippant le souffle des vents enduis d’écumes et d’encens, disputant la lumière pour vaincre l’oubli et le revers des temps.

A mesure que j’évoluai dans les entrailles de la médina, le souvenir de mon grand-père, Bassidi, papy me vint à l’esprit, un homme probe, le plus délicieux des êtres que la vie m’a accordé de rencontrer sur mon chemin.

• Dis-moi Bassidi, pourquoi n'habitons-nous pas en ville?

• Écoute mon enfant, me répond-il, les gens qui habitent la ville sont indifférents à la religion. Habiter dans des avenues en lignes droites ou perpendiculaires affublées de sens, de directions est une offense à notre créateur car le sens nous est donné uniquement par Lui. Notre conception de l’espace est en tout égard respectueuse de notre croyance, celle de croire entre-autres au retour de notre prophète Issa fils de Mariam et laquelle croyance nous permet de porter en nous, avec joie cette dimension cachée de l’éternel retour, du temps répétitif et circulaire, comment donc avoir foi en cela et habiter des lignes rectilignes dont on n'en reviendra peut-être jamais! L’espace pourrait certainement influencer ton appartenance, mon enfant. Regarde notre médina ses venelles sont sinueuses, pleines de chicanes et d’impasses, les portes des maisons obéissantes à leurs maîtres, indifférentes aux étrangers, révélatrices de la catégorie sociale de leurs hôtes, alors quand quelqu’un nous demande après un lieu on lui communique uniquement l’emplacement mais jamais la direction, c’est de relais en relais en implorant l’aide de Dieu par la formule Inchallah et la sourate du Trône qu’il peut atteindre le lieu recherché.

Je l’écoutai avec fascination, nous avions un dieu intime mon grand-père et moi, il me conduisait chaque jour à Sa demeure car il avait les clés du château: un poste radio Philips en bois datant de la première moitié du XXème siècle où repose la technologie d’avant la deuxième guerre mondiale et une clé pour remonter l’horloge murale qui ordonnait les heures de prières. Chaque matin vers huit heures et demie je lui apportai l’escabeau pour allumer la radio, on écoutait ensemble la lecture du coran, puis il s’en servait pour examiner la détente du ressort de l’horloge, l’évaluation terminée, il me jetait un regard de satisfaction en me défaisant les cheveux avec la paume de sa main.

Quand je revisite ma mémoire et revois notre demeure, son carrelage vert floral affadi par le temps, l’escalier en balustres de fer forgé desservant le premier étage, les murs laiteux oubliés du soleil, je ne peux résister au souvenir de cet enfoncement sous la paillasse de l’escalier, une alcôve dont le seul usage était de recevoir “tbak” le panier de pain évasé surmonté d’un cône ouvragé de feuilles de doum. C’était un coin sacré, à l’heure des repas on allait chercher le pain presque avec cérémonie.

Le seul trait qui mettait notre logis sous une apparence occidentale, c'était le costume de mon père. Quand le soir arrivait et le vestibule plongé dans la pénombre, la porte s’ouvrait et mon père apparaissait. Il arborait fièrement cette armure de fonctionnaire, les chaussures propres, noires et formelles. Il n’était pas soucieux uniquement de sa mise mais attentif aussi à sa marocanité et africanité. Il venait d’une époque que je n’ai pas connue, le Protectorat et moi de l’Indépendance, que dire un monticule de sable face à une montagne! Mon père était sévère, je regardai seulement son visage pour recevoir le témoignage d’une affection ou d’une réprimande, à la maison il était pour moi l’homme par qui la civilisation et le monde m’était conté, il prodiguait et savait tout, il ressemblait à Gamal Abdennassar selon les dires de mon oncle ou Imad Hamdi selon ceux de ma mère mais jamais à De Gaulle ou à Pompidou.

Parfois le matin, j'essayais de me lever tôt pour mettre la carafe de lait au seuil de notre maison et attendre le passage des chèvres pour tirer le lait de leurs mamelles. Mais quand je m'oubliais au lit, des mains à la peau écaillée, nervurée par le temps, plissées comme un drap défait, venaient scruter mon matelas pendant mon sommeil, pour s'assurer si aucune eau chaude ne m'a réchauffée la nuit. L'échappée n'étant pas toujours certaine, les doigts osseux me pinçaient alors jusqu'à faire trébucher mes rêves. Cependant avant de filer à l'école, ma grande mère, pour se réconcilier avec moi après un réveil agité, me donnait un peu de pois chiche cuit à la vapeur au sel et au cumin.

Mais....dieu.....qu'est-ce que je pouvais des fois détester cette femme, elle avait les lèvres charnues à vous laisser une écume de salive sur la joue quand elle vous embrassait, elle pestait sans se lasser contre mon grand père, lui la candeur dans sa nature la plus absolue qui avait le cœur sur la main, prenait la vie comme elle venait. Certes, le commerce des bijoux fantaisie que pratiquait Bassidi ne lui permettait pas de rapporter suffisamment d’argent à la maison, aussi faut-il avouer qu’il n’avait d’intérêt que pour son chapelet dont il faisait passer les grains entre les doigts pour compter les jours qui lui restaient. Alors quand il empruntait chaque matin les chemins grêles de la médina pour aller tenir son commerce en fait c’était davantage pour méditer et rester en retrait des chamailleries du foyer. Mon père s’occupait du reste.

Le dévouement de mon grand père à sa famille, à son travail et la résignation de ma grand-mère à sa condition de femme au foyer, enracinaient encore et toujours un peu plus profondément ce sentiment d'immuabilité dans le temps, je les voyais réaliser chaque jour les mêmes fragments de gestes successifs, accomplis comme une promesse, pour s'acquitter de leur prières, remonter d'un mouvement de poigné l'horloge murale, bluter la farine, pétrir le pain, astiquer les théières d'argent et fourbir les lampes et les plateaux en cuivre.

Mon grand-père partageait assidûment mon chemin vers l'école. Il s'habillait de son traditionnel Jabador blanc, symbole d'appartenance à sa communauté, de son couvre chef en laine rouge cerise puis sa chaussure belgha qui n'a jamais cédée à une citadine et bien sûr sa jellabah grise et sa meilleure compagne une canne en cèdre. Qu'est-ce que j'aimais cet homme! Il m'a appris l'ambition de chercher à rester simple et modeste, sa propreté physique et morale a éclaté la blancheur de son linceul.

Notre chemin attirait sans cesse mon attention, on y sentait l'odeur des fèves et celle des haricots, des plats rustiques qui me rassasiaient. Les rues étaient sinueuses et irrégulières, les maisons se touchaient puis se séparaient faisant succéder l'ombre et la lumière alternant ainsi jusqu'à la place Dar Baroud.

Le quartier abritait des personnages distincts qui nuançaient l'ordre social et donnaient de l'importance et de la contenance à notre communauté.

Tourya la voyante, habitait à l'embouchure de la rue où elle offrait ses présages aux femmes en mal d'amours, ses recettes pour déjouer le mauvais œil, pour briser le cadenas des femmes récemment mariées et difficiles à dépuceler ou les maris qui n'arrivaient plus à la remuer. L'épicier Hamou, le fkih de l'école coranique et enfin le maître du four traditionnel qui jouissait du respect du voisinage car c'est en ce lieu que le pain du pauvre côtoyait paisiblement celui du riche.

Place Amrah était le passage obligé de tout un chacun de nous qui désirait accéder aux quatre portes parmi les sept de Tanger, Bab Haha, Bab Bhar, Bab Assa et Bab Kasbah. Cette place était bien connue par la somptueuse demeure Sidi Hosni de la richissime Barbara Hutton que les médias ont surnommés plus tard la pauvre petite fille riche.

Les nuits n’étaient pas toujours égales. Épaisses, elles transfiguraient nos ombres, étranglaient la lumière des réverbères accrochés sur les murs en décomposition, s'emparaient avec une délicatesse ténébreuse de mon malaise. Ma tête tanguait sur l'édredon comme une coquille de noix aux prises de la houle d’une mer agitée. En cherchant le sommeil j’imaginais ma mère assise auprès de moi, au bord du lit essayant de me couvrir jusqu’aux épaules puis déposer un baiser sur mon front. Bonne nuit mon chéri et fait de beaux rêves me disait-elle. Mais ce n’était qu’un rêve, elle n’était pas là, ne pouvait pas être là. C’était une affaire de grand paraît-il. Personne ne connaissait encore le langage des chaudronnés pour me l’expliquer sauf mon grand-père qui, tel un papillon, volait avec moi à la recherche d’un soleil meilleur.

Quand mon grand-père est parti dans les replis mystérieux de l'inapparent, je n’ai plus retrouvé l’escabeau pour allumer la radio et écouter le coran ni la clé pour remonter l’horloge murale et ordonner les prières. C’était ses bornes à lui pour s'amarrer à l’existence. Maintenant qu’il n’en avait plus besoin pourquoi les avait-il emportés avec lui? J’ai alors demandé à mon père qui m’a répondu avec une assurance lapidaire, à l’emporte-pièce sans qu’un seul pli de son visage ne vienne trahir un doute, que notre dieu intime avait le même âge que son adorateur Bassidi. Cette affirmation péremptoire me troubla un peu, elle cachait peut-être un malaise un non-dit, c’est à ce moment là que le rhizome religieux de mon paternel commença à m'intéresser, mais je ne voyais encore en lui que ce qui m’était accordé à voir, c’est à dire ce grand arbre qu’il représentait aux branches larges qui m’abritaient, parfois m’angoissaient mais aussi d’où j’ai fleuri après l’enfoncement orgasmique de ses lianes dans la terre, ma nourricière.

Après la disparition de mon grand-père Bassidi, mon père cru peut-être nécessaire de compléter mon éducation cultuelle! Ainsi, au commencement du mois sacré de ramadan il m’acheta la tenue réservée à l’occasion, Djellaba, Jabador, gilet et belgha. Certes, mon corps était encore silencieux, rien ne venait traverser mes lombes ni mettre à l’épreuve ma virilité, mais je me sentais déjà un homme! Un vrai! Aux vingt sixième jours du mois sacré, à la nuit du destin, nous sommes partis ensemble à la mosquée pour nous acquitter des prières qui conviennent à la circonstance.

Il faut dire que cela fait bien quelque temps que je savais que le dieu de mon père était un comptable, un administrateur de culte, un dieu de service qui distribuait les bons et les mauvais points. Rien ne venait cependant donner corps à mes soupçons, je voulais en avoir la certitude, la preuve et cette nuit je l’ai eu, car qui pourrait aimer un comptable!!

Après Salat Al ‘Ichae et les prières surérogatoires, il s’appuya sur ses genoux pour se mettre debout, plia son tapis et soudain d’une voix triste, irrépressible, telle une aigreur expulsée malgré lui par la contraction de son diaphragme, lasse d’être à chaque fois contenue il dit: ”Ouf c’est terminé!”. Cet aveu fut comme un lézard dans mon firmament! C’est la seule fois où j’ai ressenti de la pitié pour mon père, sa foi en dieu s'était brisé il y a bien longtemps, il en était malheureux, parti très jeune, séquestré par les vicissitudes de la vie, trop longtemps resté à guerroyer pour se ressouvenir maintenant sans coup férir du chemin du retour, une douloureuse tristesse le séparait de son pays natal, la voix mystique et sacrée de son peuple.

Les profondeurs de la médina m'ont appelé pour plonger dans mes souvenirs, pour écouter l'écho de la vie trépidante d'antan, pour enlever le pansement de ma blessure qui n'avait pas encore guérie.

Je reviens sur les pas de mon père quand il rentrait le soir le cœur palpitant de bonheur de nous revoir.

Je reviens sur les pas de ma mère quand elle venait supplier de la laisser voir ses enfants.

J'avais peur de changer. Mais maintenant la médina reconnaîtra l'enfant qu'elle a consolé.

Je reviendrais......

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Texte Libre



Ces écrits sont nés d'un besoin pressant d'aller vers l'autre, de fondre dans un creuset qu'est ce support des éléments épars exprimant une certaine singularité.

Mais l'homme a vite fait de montrer sa joie une fois il est dans la lumière alors que les vrais auteurs, sans qu'il ne s'en aperçoive, sont dans l'ombre.

Ces écrits ne sont donc que l'expression harmonieuse d'innombrables acteurs proches ou lointains qui ont peuplé mon esprit et qui maintenant revendiquent la liberté à leurs créations.

Je passe mes journées à mutiler mes cigares à décapiter leurs têtes à allumer leurs pieds à déguster leurs tripes, mais l'écriture n'est-elle pas une vertueuse souffrance qui s'ingénue avec bonheur à vous faire oublier votre égo à décliner le constat social et à créer en vous le désir de dissimilitude?

Notre société a circoncis les hommes dans leurs corps, le fera-t-elle pour le prépuce de leurs coeurs et de leurs ambitions?

La vitole bleue dédie ses thèmes à la ville de Tanger, ma terre ma nourricière, au cigare ce plaisir perle des dieux fait par les mains des hommes, et enfin à mes écrits vérités sur mes parures qui donneront je l'espère suffisamment de plaisir aux lecteurs.
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Tanger 2010
 

Comment se fait-il qu’un homme quinquagénaire simple et ordinaire, père de deux enfants et œuvrant dans le secteur bancaire tombe, sans suffisance aucune, dans le chaudron d’Epicure ?

A vrai dire j’essaie de ressembler à ma mémoire, c’est une conteuse passionnée, qui m’a tatoué le cœur par le premier clapé de sa langue sur le palais pour me raconter le plaisir du cigare, et la première lueur blanche de Tanger sans laquelle tous mes devoirs envers mes plaisirs ne seraient qu'un amour futile.  

 

 
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